Vigne

Publié le 21/02/2019

L’association Alsace Crus Terroirs (ACT) se veut un catalyseur d’énergie pour initier une dynamique de notoriété et d’image dont tout le vignoble régional doit profiter.

« Arrêtons de vouloir être la Bourgogne ou autre chose ! Soyons l’Alsace ! » Ce cri du cœur, c’est celui de Séverine Schlumberger, présidente d’ACT, mais il est commun aux dix-huit autres membres de l’association. Il donne la mesure de l’ambition qu’ACT s’est donnée. « Notre objectif est d’être un moteur d’image. De mettre notre forte notoriété individuelle au service du vignoble pour en faire le leader en matière de vins blancs. J’ai vu mes parents s’excuser de vendre de l’Alsace alors que nous sommes la seule région au monde qui offre une telle diversité de terroirs. Le terroir est le prochain train à prendre. Les Australiens y pensent. Nous les avons déjà. L’Alsace dispose de tous les éléments pour que son nom fasse penser à de grands vins. Mais aujourd’hui beaucoup trop d’amateurs ne veulent pas mettre 20 € dans une bouteille d’Alsace alors qu’ils ne rechignent pas à en donner 80 pour une autre. Parlez à des œnologues étrangers ! Ils sont fascinés par cette offre qui ne ferme aucune porte. Il y a toujours un vin pour chaque situation. Il faut arrêter de se dire qu’on est petit. Le vignoble doit se repositionner pour que les vins d’Alsace redeviennent incontournables sur une carte des vins. » ACT n’entend pas « se mêler de politique viticole », bien que Séverine Schlumberger ait son idée sur la manière d’organiser l’offre. « Ne mélangeons pas les styles, mais soyons clair. La dénomination « sec », « demi-sec » et « moelleux » devrait figurer clairement sur l’étiquette, et un riesling devrait obligatoirement rester sec. Se lancer dans des assemblages est une solution de facilité avec laquelle on corrige techniquement ce qu’on veut et qui me met mal à l’aise. Ce serait une erreur que de baser l’image de l’Alsace là-dessus. La chance du vignoble, c’est le monocépage. C’est le summum du luxe. Il est important de ne pas la perdre. » La vocation d’ACT n’est pas non plus commerciale. Hors de question de se tirer dessus à boulets rouges pour se piquer des clients. « Nous ne sommes pas des concurrents, mais des confrères qui parlons aussi bien des vins des autres que des nôtres. Une telle attitude envoie un message positif au client. » Ceci étant dit, ACT assume d’être un moteur élitiste pour faire avancer le vignoble. La grande majorité de ses membres sont des domaines reconnus. Ils ont en commun d’exploiter un ou plusieurs grands crus, d’élaborer des rieslings secs et de pratiquer un certain niveau de prix. En 2019, l’association souhaite s’élargir à de nouveaux membres. Ils seront retenus par cooptation. Créer un événement annuel en Alsace En 2017 et 2018, New York, Paris et Londres ont été les villes où les membres d’ACT ont financé eux-mêmes, « le prix de notre indépendance » souligne Séverine Schlumberger, la présentation du seul cépage riesling à un public de respectivement 150, 300 et 150 prescripteurs, pendant à chaque fois deux heures. Ils n’avaient pas amené de vieux millésimes, mais des vins témoins de leur terroir calcaire, volcanique, sableux ou gréseux. Une tactique pour faire passer leur recommandation : « ce sont des vins qu’il faut boire sans trop attendre », histoire de prouver la véracité de leurs propos sur la qualité de ces vins et de rompre avec les discours de plus anciennes générations centrés sur « les Alsace, vins de garde ». Début 2019, ACT a fait le point sur sa stratégie. Un audit lui a confirmé que les vins d’Alsace n’avaient pas une très bonne image parmi les consommateurs alsaciens eux-mêmes. En moyenne, seulement 25 % des cartes de vins de la région ont référencé des Alsace. « Tous les autres vignobles sont imprenables sur ce plan. Le taux de présence des vins régionaux atteint ou dépasse les 70 % ! C’est l’objectif à atteindre pour les vins d’Alsace en Alsace. Ce qui est important c’est que le consommateur boive un Alsace à table, que ce soit le mien ou celui d’un collègue », martèle la présidente d’ACT. La conclusion coule presque de source. « ACT souhaite créer un événement annuel en Alsace qui parle des vins d’Alsace aux Alsaciens, à l’opposé de la Foire aux vins de Colmar. Au-delà, c’est le travail de chaque opérateur de faire la promotion de l’Alsace en commençant à produire des rieslings secs » juge Séverine Schlumberger. Pour mettre son projet sur pied, ACT a ouvert au recrutement un poste de coordinateur/trice à temps partiel. Cette personne aura également pour mission d’organiser des micro-événements faisant appel à un nombre restreint de membres, d’animer les réseaux sociaux et un futur site en ligne. « ACT existe depuis trois ans. Sa dynamique est enclenchée. Mais il faut au minimum cinq ans pour voir un résultat », estime sa présidente. À terme, le but d’ACT est de jouer en Alsace la même partition qu’interprètent ailleurs l’Union des grands crus de Bordeaux ou les Grandes familles de Bourgogne.    

Publié le 20/02/2019

Le 5 février dernier, les délégués de la Caisse d’Assurance Accidents Agricoles du Haut-Rhin (CAAA 68) ont pu découvrir « la solution » pour le traitement des vignes en forte pente et protéger les salariés qui y travaillent : le drone pulvérisateur. Une innovation venue de Suisse qui va être expérimentée pendant les trois prochaines années en France.

Sur les coteaux qui surplombent la commune de Guebwiller, c’est mission (presque) impossible. Depuis l’interdiction du traitement aérien des vignes en 2015, les équipes du domaine Schlumberger sont contraintes d’appliquer tous les produits phytosanitaires à la main, sur des pentes pouvant aller jusqu’à 45 % d’inclinaison. « À chaque fois, nos gars prennent un risque pour leur santé. Il y a 400 km de rangs à traiter, un par un. Ils sont équipés comme des cosmonautes pendant des heures et avancent dans un nuage de produits phytos. Sans compter les risques de retournement des machines. Mais ça, c’est légal », constate amèrement le directeur général du domaine, Stéphane Chaise. La maison Schlumberger n’est pas la seule concernée par ce problème. En Alsace, l’Ava a recensé 914 ha de vignes AOC situées sur des pentes d’au moins 30 %, principalement à Guebwiller, Thann et Niedermorschwihr. Une configuration que l’on retrouve ailleurs en France comme sur les côtes rôties, dans la vallée du Rhône. À chaque fois, l’intégrité physique de l’opérateur est menacée (voir encadré). Une situation « inacceptable » pour la profession qui va peut-être prendre fin définitivement grâce aux nouvelles technologies. Grâce à l’article 82 de la loi Egalim soutenu, entre autres, par le député Jacques Cattin, le traitement des vignes par drone a été autorisé pendant trois ans à titre expérimental. Une « demi-victoire » qu’a saluée le président de la Caisse d’Assurance Accidents Agricoles du Haut-Rhin (CAAA 68), Jean-Michel Habig, lors de la réunion des délégués spéciale « innovation » organisée le 5 février dernier à Sainte-Croix en Plaine. Une journée « spéciale » pour faire le point sur ce dossier qui agite la profession depuis quatre ans avec, en point d’orgue, la démonstration d’un drone de traitement sur une parcelle de vigne située à Herrlisheim-près-Colmar. « En tant qu’organisme chargé de la prévention des risques, c’est notre rôle de mettre en avant des innovations qui permettent d’améliorer la sécurité des agriculteurs et de leurs salariés. Et le drone est, j’en suis persuadé, la solution de demain pour répondre à ce défi tout en étant une solution pour l’environnement. » Le directeur de l’Ava, Frédéric Bach, le sait, les expérimentations qui vont démarrer cette année intéressent « beaucoup de monde ». « Il y a un intérêt général pour l’utilisation de drones en viticulture, et pas seulement pour les parcelles les plus compliquées. Avec cet outil, il y a moins de dérive, pas de tassement du sol, et le confort de travail est grandement amélioré. Bref, des avantages économiques, environnementaux, agronomiques et techniques qui sont vraiment très intéressants. » Une réduction de dérive comprise entre 50 et 70 % Le drone en question a été conçu par l’entreprise suisse Aero 41, anciennement Agrofly. Dans le canton de Vaud et du Valais, de nombreuses vignes sont également situées sur de très fortes pentes. « Du coup, je me suis demandé comment faire pour continuer à les protéger », se souvient Frédéric Hemmeler, dirigeant d’Aero 41 et concepteur du drone. Afin d’établir le cahier des charges de son outil, il est d’abord allé à la rencontre des viticulteurs pour mieux comprendre leurs problématiques et les résoudre. Il en retire une certitude : il faut concevoir un outil de haute précision supporté par un drone, et non pas un drone d’épandage. « La nuance est importante. Les professionnels que j’ai rencontrés voulaient quelque chose qui ne change pas trop de ce qui existait déjà, un outil agricole qui soit rudimentaire dans sa conception. J’ai donc imaginé quelque chose qui soit solide et facile à mettre en œuvre, et facilement réparable. » Le drone est construit en carbone et en aluminium. Il possède six bras, chacun doté d’une hélice. Il mesure deux mètres de diamètre pour un poids, réservoir plein, de 42 kg. Il peut voler entre 50 cm et 2 m 50 au-dessus de la vigne avec une qualité d’application qui est « sensiblement la même » assure Frédéric Hemmeler. « Au-delà, il commence à y avoir de la dérive. » Par rapport à un hélicoptère, la nuisance sonore est considérablement réduite avec 85 dB à cinq mètres de hauteur en vol stationnaire. Le drone a pu voir le jour grâce à un partenariat avec les offices fédéraux suisses de l’environnement, de l’agriculture, et l’entreprise Syngenta Global. Il dispose d’une autorisation officielle d’épandre des produits phytosanitaires en Suisse depuis le mois de février 2017. Une année pendant laquelle Aero 41 a multiplié les essais sur de nombreuses cultures (vignes, légumes, colza) avant de commercialiser une prestation de services d’épandage en 2018 en agriculture conventionnelle et biologique. À partir de cette année, ce drone est considéré en Suisse comme un pulvérisateur au sol. « Il est doté d’une précision extrême. On a une qualité d’épandage plus de trois fois supérieure à celle qu’on peut obtenir avec un hélicoptère. En Allemagne, il a même obtenu la classification JKI qui certifie une réduction de la dérive comprise entre 50 et 75 % », explique Frédéric Hemmeler. Trois ans pour convaincre le législateur français En termes d’autonomie, ce drone permet de réduire deux jours de travail en 2 h 30 pour peu que l’organisation soit bien pensée. « Avec un réservoir plein, on peut traiter 1 600 m² en six à huit minutes environ. Après, cela va aussi dépendre de la complexité de la parcelle et de la manière dont travaillent les opérateurs. L’organisation peut faire une différence monstrueuse. » Pour optimiser le travail, il recommande de placer la plateforme de « recharge » du produit avec son bac de rétention au bon endroit, et de changer les batteries lorsqu’elles arrivent entre 50 et 60 % de capacité. « De cette manière, il faut moins de temps pour les recharger d’une session de vol à l’autre. » Si le drone a en théorie la capacité de traiter de manière totalement automatisée, c’est une option qu’Aero 41 n’a pas trop cherché à développer pour le moment. « La législation impose aujourd’hui d’avoir un contact visuel direct en permanence avec son drone pour reprendre la main en permanence. Et puis, l’automatisation reste pour l’instant compliquée à mettre en œuvre sur des vignes en pente à cause de la hauteur constante qu’il faut gérer. Sur un terrain plat, c’est bien plus facile. » À l’heure actuelle, c’est surtout le vol en essaim, avec plusieurs drones cote à côté, qui intéresse la société Aéro 41. « C’est une technologie qui aura toute sa raison d’être en agriculture, j’en suis certain », annonce Frédéric Hemmeler. En termes de coût, la version entièrement équipée de ce drone pulvérisateur coûte aujourd’hui 50 000 francs suisses. Néanmoins, Aero 41 partirait davantage sur de la prestation de service que de sur de la vente C’est en tout cas ce qui est prévu pendant ces trois années d’expérimentation prévues en France. « Après, si un domaine souhaite l’acheter pour l’utiliser sur ses parcelles et faire de la prestation de service, cela pourrait être envisageable à terme. Tout dépendra bien sûr des lois qui seront adoptées ou non à l’issue de cette expérimentation », tient-il à préciser. Avant d’en arriver là, Aero 41, par l’intermédiaire de son partenaire français Delta Drone, doit déjà transposer tous les essais déjà effectués en Suisse dans notre pays. « On doit tout reprendre à zéro afin que tout soit conforme avec les normes françaises. Après, on y verra plus clair », ajoute-t-il. Une condition indispensable pour que la mission devienne enfin « possible ».

Publié le 14/02/2019

À Riquewihr, Daniel Jung pilote la prochaine cessation d’activité de l’exploitation qu’il a dirigée avec lucidité et sans amertume.

« La viticulture est un métier dans lequel je me suis accompli. J’ai eu la satisfaction d’exercer une activité globale. Elle m’a procuré du plaisir. C’est bien plus important que l’argent que j’en ai retiré pour vivre ». Daniel Jung aurait pu ne jamais embrasser une carrière viticole. Au début des années 1980, il occupe un poste de gestionnaire et de commercial chez un négociant en vins. Mais en 1995, il décide de succéder à son père, Jules, sur une surface à peine moins importante qu’aujourd’hui. « C’était un choix d’indépendance, pas financier. À l’époque, des touristes achetaient encore trente-six bouteilles à la fois » se souvient Daniel. À 65 ans aujourd’hui, il s’est officiellement retiré de l’affaire en 2017 mais aide Katya, son épouse, qui en a repris les rênes en 2016. Sauf retournement de situation, aucune succession n’est envisagée. « Il faudrait tout vendre en bouteille à un tarif valorisant. La tendance est donc de céder progressivement plus de raisins et de vinifier moins. La décision d’arrêter est prise depuis deux ans. La seule chose qui reste à fixer, c’est la date. Pour les vignes, il y a assez d’amateurs » indique Daniel. Le couple a peu d’atomes crochus avec les vins effervescents. Il préfère des vins secs, « authentiques » à moins de 5 g/l de sucre résiduel. Sa carte est une juxtaposition de cépages mais encore plus de millésimes comme ce quatuor de riesling Schœnenbourg 2007, 2009, 2010 et 2015. « Beaucoup de nos vins sont à rotation lente » précise Daniel. Il les produit avec des vignes de trente ans de moyenne d’âge, les plus récentes plantées avec un SO4 plutôt qu’un 3309, pour leur conférer une meilleure résistance à la sécheresse. « Pour traiter moins, il faut sortir à la bonne date. Je suis avec attention les prévisions météo et j’observe beaucoup. J’accorde une importance particulière à la durée pendant laquelle le feuillage reste humide après une pluie. S’il sèche vite, le risque diminue. Je le constate chaque année sur une de mes parcelles. Tant qu’elle était bien ventilée, j’avais peu de soucis. Aujourd’hui elle est enclavée au milieu de bâtiments. Je dois avoir l’oïdium à l’œil. L’effeuillage mécanique mais surtout manuel, m’évite aussi les entassements, donc les conditions favorables à la pourriture ». En cave, Daniel sulfite peu et levure rarement. Il soutire une fois ses vins avec peu de sucre, deux fois s’ils sont plus riches. En août pour la mise, la chaîne est installée sur les pavés de la rue. « Les bouteilles sont livrées à 8 h. Il y a beaucoup de manutention. Le soir, il faut que la place soit de nouveau nette » détaille Daniel. « Nous retrouver en quelques clics » Un tel chantier confère un certain charme au domaine, mais révèle également son handicap. Dans cette maison alsacienne, espace de pressurage, cave et caveau tiennent sur une centaine de mètres carrés sur deux niveaux. Aux vendanges, il faut faire traverser le caveau aux bottiches de raisins jusqu’au pressoir sur roues et sur rehausses qui peut recevoir jusqu’à 2 t de matière première. « Il y a trente ans, cette organisation n’était pas un problème. Aujourd’hui, c’est devenu marginal. Cela renchérit le coût de production. On ne peut rien modifier ici sans faire de gros travaux. Et cela n’aurait pas beaucoup de sens », confie Daniel. Dans une rue adjacente à la rue principale, le domaine ne capte qu’une faible portion du flux de touristes qui visitent habituellement la cité viticole. « Le passage est tombé à moins de 10 % des ventes du caveau. Les achats se limitent à deux ou trois bouteilles par tête. Pour vraiment vendre, il faut disposer d’un local sur l’artère passante de Riquewihr », assène Daniel. « Au début des années 2000, le domaine n’avait pas assez de grands crus. Aujourd’hui, il en a trop ». Daniel s’est constitué une clientèle de particuliers, mais aussi de restaurateurs et de cavistes en prospectant en Lorraine, en Franche-Comté grâce à des adresses recueillies auprès d’acheteurs réguliers. Il a cessé de faire cet effort il y a environ quatre ans, car « les retombées ne viennent pas avant deux-trois ans. Les personnes qui se présentent au domaine parce qu’elles ont apprécié votre vin au restaurant sont toujours moins nombreuses. De vendre davantage de raisins a fait baisser ma marge. Mais tout expert-comptable vous dira que globalement sur le vignoble, le gain net par bouteille diminue régulièrement depuis quinze ans ». En revanche jusqu’au bout, Daniel n’économisera pas pour entretenir la dynamique de son site en ligne. « Ce n’est pas qu’il nous procure de nouveaux clients. Mais il nous permet de ne pas en perdre. C’est tellement simple pour des personnes dont la mémoire flanche parfois de nous retrouver en quelques clics ! »

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