Vigne

Publié le 23/05/2021

Depuis 1988, Michel Seidel est aux fourneaux du Restaurant de la gare à Guewenheim, village de 1 500 habitants situé aux portes du Territoire de Belfort. Le lieu, pourtant éloigné des attractions touristiques, attire une clientèle internationale. Il est connu pour sa carte des vins forte de près de 2 500 références, classée première dans le palmarès 2020 de la Revue des vins de France.

Rien ne prédisposait Michel Seidel à devenir un grand connaisseur en vin. Le coup de foudre a pourtant lieu à la fin des années 70, déclenché par un pinot gris grains nobles 1964 de chez Schlumberger. À partir de ce moment-là, il se cotise avec un ami pour acheter tous les mois une bouteille à 200 francs (l’équivalent de 30 €). « Plus on goûte, plus on devient exigeant et on recherche la perfection », reconnaît le chef. Qui tempère aussitôt : « Le prix ne fait pas tout. On peut apprécier un vin très simple qui donne autant de plaisir qu’un grand cru, encore faut-il savoir le dénicher. » Pour cela, il n’a suivi aucune formation. Il est membre de l’association des sommeliers d’Alsace. En 2013, Gault & Millau l’a consacré meilleur sommelier d’Alsace. Le rythme des dégustations et des rencontres avec les vignerons était soutenu avant le Covid-19 : tous les 15 jours chez un vigneron en Alsace, une fois par mois en Bourgogne pour « fidéliser les rapports » : « J’y suis allé la première fois en 1978 alors que les visites de cave n’étaient pas coutume. » Malgré le contexte actuel, Michel Seidel renouvelle le contenu de sa cave : « J’achète les bouteilles les plus recherchées par mes clients, parce que l’année prochaine, il n’y en aura plus. Pour cela, il faut de la place et des finances. Il y a peu de temps encore, les restaurateurs payaient le vin trois à quatre mois après livraison. De plus en plus, les viticulteurs nous demandent le paiement avant livraison. » Ses clients consomment principalement des alsaces (environ 35 % des ventes) viennent ensuite les bourgognes. Cela correspond au goût du restaurateur qui vénère les rouges de Bourgogne et le riesling. Pour l’épauler dans le conseil aux clients, Michel Seidel était secondé pendant 17 ans par une sommelière, Marie Chantereau, qui vient d’ouvrir sa cave à vin à Reims. Pour le restaurateur, « il n’est pas indispensable d’avoir un sommelier, mais face à une carte, les clients ne savent souvent pas quoi choisir. Ils cherchent des conseils ». Il lui faudra un nouveau coéquipier pour la réouverture du restaurant. L’appel est lancé. Un éventail de prix entre 17 € et… 10 000 € L’offre de vins évolue selon ses découvertes et les exigences de sa clientèle dont le budget a augmenté pour arriver à 50 € par bouteille. La carte déploie une palette de prix entre 17 et… 10 000 € pour un Romanée Conti 1990. Des prix exorbitants pour le client lambda, mais « bon marché » aux yeux des amateurs fortunés qui savent qu’aux enchères, pour les millésimes côtés, la calculette s’affole. « Nous avons par exemple deux clients chinois, des habitués, qui peuvent dépenser 20 000 € en une soirée. Il y a peu de restaurants comme le nôtre, convivial, où l’on peut se payer de grandes bouteilles. » Alors que d’autres établissements multiplient le prix d’achat par sept, le restaurateur de Guewenheim le multiplie par deux pour certains flacons. Pour des grandes bouteilles, il a fallu augmenter les tarifs pour ne pas se faire dévaliser par les connaisseurs, étrangers notamment. « J’essaie d’avoir toujours des vins à prix abordable pour que chacun ait un grand choix selon sa bourse », affirme Michel Seidel. Les prix varient parfois selon les tendances. « Les effets de mode sur certains millésimes, beaucoup relayé par les réseaux sociaux, vident les stocks des grands millésimes. Il faut être client pour avoir des bouteilles. » Si certaines années sont moins prisées, « il n’y a plus de mauvais millésimes, considère Michel Seidel. Mais les potentiels de garde des vins sont très variables. Certaines bouteilles sont fatiguées à 10 ans, d’autres sont encore jeunes à 30. C’est ce qui fait la magie des vins. J’ai goûté dernièrement un Hermitage La Chapelle 1990. C’était encore un bébé. Il peut atteindre sa maturité vers 60/70 ans, tant que le bouchon tient le choc et que la bouteille est bien stockée ». Pour cela, le restaurateur dispose d’une cave en terre battue creusée sous le restaurant et climatisée à 12 °C avec un taux d’humidité compris entre 55 et 60 %. Il ne compte pas son temps en cave. « Il faut toujours être dedans, au total cela doit représenter un jour par semaine. » Sur la carte, les bouteilles les plus jeunes sont de 2017. Selon le chef, 2010 est une grande année pour les rouges, 2012 pour les blancs. « C’est maintenant qu’il faut les boire. » Il n’a pas de préférence pour le style de conduite de la vigne, bio ou pas, le goût et le plaisir priment. « Pour avoir cela dans la bouteille, c’est une multitude de petits détails dans le travail de la plante et en cave qui font la différence. » Les dernières découvertes de cet amateur de champagnes sont un crémant rosé du domaine Boeckel de Mittelbergheim, qui l’a surpris, et un Côte-Rôtie Chamberon 2020 goûté au fût qu’il a trouvé « superbe ». En Alsace, s’il ne veut pas avouer de préférence, il dit avoir toujours aimé les vins du domaine Weinbach à Kaysersberg. L’amateur de vin propose aussi une belle carte de digestifs. Elle a obtenu le prix de la meilleure offre spiritueux décerné par le bureau national interprofessionnel de l’armagnac en 2019. Après une période où il a dégusté passionnément les cognacs, il s’est intéressé aux alcools blancs. En ce moment, Michel Seidel ne tarit pas d’anecdotes sur les chartreuses.  

Publié le 20/05/2021

En marge de son assemblée générale, la fédération nationale des producteurs et élaborateurs de crémant proposait un débat sur le réchauffement climatique. Quelle œnologie pour s’adapter ?

Il apparaît que l’œnologie dispose de nombreux leviers pour contrer les effets du réchauffement climatique sur les crémants. Nicolas Secondé, consultant pour le groupe AEB, fabricant de produits œnologiques, a proposé différents leviers d’intervention œnologique. Car les crémants, dont la base gustative est fondée sur la fraîcheur, se retrouvent particulièrement exposés aux effets du réchauffement climatique. Moins de 25 % d’acidité en 20 ans Plusieurs composantes œnologiques et analytiques connaissent des évolutions marquées depuis une vingtaine d’années. Citons une augmentation des cations, du calcium en particulier, une augmentation du taux d’alcool, des protéines instables et du pH. Le calcium est source d’instabilité colloïdale et de formation de cristaux de tartrates qui engendrent ensuite des phénomènes de « gerbage ». C’est-à-dire qu’à l’ouverture, la mousse excessive cause des débordements. Quant au taux d’alcool excessif, il n’est pas souhaité pour les crémants qui misent sur la fraîcheur et la mise en appétit. Enfin les protéines instables causent un trouble laiteux dans le vin. Tout aussi problématiques sont les montées de pH, c’est-à-dire les baisses d’acidité, sources de déséquilibres biologiques, de manque de fraîcheur. « Nous avons globalement perdu 25 % des acides », observe Nicolas Secondé. « Il y a donc des instabilités potentielles ». Et ce d’autant que « les vendanges sont de plus en plus chaudes, de plus en plus longues, et les fenêtres de vendanges de plus en plus courtes ». Conséquence, les risques de développements microbiens incontrôlés avant que les raisins n’arrivent au vendangeoir sont accrus. Revoir les maturités phénoliques et technologiques Bien sûr, Nicolas Secondé rappelle qu’il y a des leviers viticoles pour contrer les effets du réchauffement climatique. « Il faut revoir les pratiques de nutrition hydrique, adapter le choix des terroirs, du matériel végétal, pour compenser la maturité excessive. » Il s’agit également de « revoir les maturités technologiques et phénoliques et revoir les modèles de date de vendanges ». Des réflexions sont également à apporter sur le transport des vendanges. L’effet du transport sur des raisins à 20 °C ou à 35 °C, n’a pas la même conséquence. Nicolas Secondé conseille de couvrir les raisins d’une bâche blanche. Et de diminuer les volumes de caisses à vendange. Il cite le cas des vendanges en Italie à Franciacorta où les vignerons sont passés de 20 à 15 kg par caisse. Des pressoirs plus courts Une réflexion s’impose également sur la taille des pressoirs, car « la rotation des pressoirs plus longue, augmente le temps de macération… ». Plusieurs solutions d’ordre plus général sont envisageables, indique Nicolas Secondé, comme la méthode semi-ancestrale. Si le moût est trop riche en sucre, on peut procéder à un tirage du vin de base alors même que celui-ci n’a pas fermenté tous ses sucres. On adapte alors la teneur en sucre pour la prise de mousse et la pression finale souhaitée en tenant compte des sucres résiduels. Sachant qu’un bar de pression nécessite 4 g/l de sucres. « Le sucrage des vins partiellement fermentés nécessite d’être équipé en frigories », prévient l’œnologue. Il existerait d’autres solutions pour échapper aux excès d’alcool tels que les levures sélectionnées à bas rendement alcoogène. Ou des levures acidifiantes, mais la recherche n’a pas isolé de telles souches. Autre solution, la désalcoolisation, pose cependant des questions de légalité dans le cadre des cahiers des charges. Échapper aux tanins Le réchauffement climatique pose également la question de la richesse polyphénolique des jus. Car les tanins sont peu appréciés, ils précipitent la mousse et se marient gustativement mal avec l’effervescence. Or plus les vendanges sont chaudes, plus elles libèrent des polyphénols par macération. Un autre levier consiste à maîtriser les cycles de pressurages, notamment au moment du fractionnement. Les crémants rosés, par exemple, font l’objet d’une demande orientée sur les couleurs pâles. « Les couleurs sont de plus en plus généreuses, et de moins en moins stables », note Nicolas Secondé. Au pressoir, il s’agit par ailleurs de se poser « la question du fractionnement pour stabiliser l’acidité ». La Champagne a revu son taux extraction de 150 à 160 kg/hl, et utilise donc plus de raisin pour un même volume de jus extrait. Dédier les tailles aux vins tranquilles Il y aurait une solution réglementaire à envisager, ajoute Nicolas Secondé, qui consiste à réserver les cuvées aux effervescents, et les tailles aux vins tranquilles, selon un mécanisme « double fin », tel qu’il est appliqué pour le Cognac. Pour contrer la baisse d’acidité, est également possible l’adjonction d’acide tartrique jusqu’à 150 g/hl. Il s’agirait d’ajouter l’acide tartrique plus en amont, une réflexion législative s’impose. Toujours au plan réglementaire, les zones viticoles qui encadrent les procédures de sucrage, définies il y a 50 ans, n’ont plus de sens, selon Nicolas Secondé. Il faudrait définir une zone bulle… Attention au calcium On va cependant devoir gérer les cations en particulier le calcium, prévient l’œnologue. Une solution serait l’usage de résines cationiques en sortie de pressoir, explique-t-il, en remplacement de l’acide tartrique racémique qui n’est plus autorisé pour extraire le calcium. Au-delà de 120 mg/l, ça pose des problèmes. Quant à la baisse de pH, elle atténue l’efficacité des sulfites et impacte l’évolution des vins et leur typicité, avec des goûts vineux, moins d’arômes secondaires et primaires et plus de tertiaires caractéristiques du vieillissement. Faut-il laisser faire ou s’adapter ? Nicolas Secondé résume : les leviers sont nombreux, cela suppose des réflexions sur la souplesse évolutive des appellations. L’usage veut que le vin prenne son appellation à la parcelle voire à l’entrée au pressoir. Et ce pourrait être à la sortie pour permettre aux fins de pressoir d’être dédiées à des vins tranquilles.

Fédération nationale des producteurs et élaborateurs de crémant

Beaucoup de sujets en marge du concours

Publié le 13/05/2021

Le syndicat des producteurs et élaborateurs de crémant tient ce jeudi et ce vendredi son traditionnel concours national. Il sera également réuni en assemblée générale digitalisée en duplex avec les autres régions productrices, sous l’égide de la fédération nationale. Segmentation de l’offre, promotion à l’exportation, mixologie : beaucoup de sujets seront sur la table.

On se souvient que le concours national des crémants en 2020 devait se tenir en Bourgogne, et qu’il avait été maintenu de façon décentralisée dans chaque région, avec la bénédiction de la Direccte. En 2021, la même formule se déroule toujours de façon délocalisée dans chacune des huit régions productrices ce 6 mai, mais simultanément. « L’idée est d’avoir la meilleure équité possible et d’être rigoureux sur les conditions d’anonymat », explique le directeur de la fédération Olivier Sohler. Et vendredi 7 mai, les syndicats des régions tiendront en duplex leur assemblée générale de la fédération nationale. En Alsace, ce duplex se déroulera dans la salle municipale de Riquewihr. Il sera aussi l’occasion de tenir un débat sur le thème du réchauffement climatique, avec la dégustation de vins effervescents anglais. Les Britanniques produisent à ce jour 13 Mcols (millions de cols). Fait notable lors de cette assemblée générale : l’alsacien Charles Schaller, l’actuel président du syndicat des producteurs et élaborateurs de crémant d’Alsace sera investi en tant que président de la fédération nationale et succédera à ce titre au jurassien Franck Vichet. Côté situation économique, la filière des crémants accuse en 2020 une baisse de 15 % des ventes en volumes. Sans surprise, l’effet Covid, avec son cortège d’annulations d’occasions festives, et une baisse globale du moral expliquent cette chute. Ainsi, l’Alsace qui avait atteint 35 Mcols (millions de cols), perd 5 Mcols, malgré deux mois de janvier et février 2020 extraordinaires, et deux mois de juillet et d’août tout aussi bons. « Les grandes surfaces et l’export sauvent la mise, à l’exception des États-Unis », précise Olivier Sohler, où les crémants bien que non surtaxés par D. Trump, viennent compléter les expéditions de vins tranquilles. Ils ont souffert par ce biais. En 2020, la filière nourrissait l’espoir de conduire une grande campagne de communication sur le marché porteur de la Grande Bretagne, mais le Covid n’a fait qu’atermoyer la décision du lancement de campagne. L’Allemagne, première importatrice Toujours sur le front des exportations, l’Allemagne est redevenue le premier importateur de crémants d’Alsace, devant la Belgique : « C’est une carte à jouer même si c’est un marché de prix. Il reste du potentiel en Belgique car les Belges sont sensibles à la qualité… Le seul vecteur de dynamisation possible, c’est la qualité », commente Olivier Sohler. Un autre sujet est celui de « la segmentation de l’offre en crémant afin d’avoir une cohérence entre toutes les appellations de crémant, permettant dans un second temps de doper la communication collective ». Plusieurs tentatives de segmentation collective ont déjà vu le jour : le crémant Émotion en Alsace en 2009, le crémant grand éminent en Bourgogne… L’autre intérêt ajoute Olivier Sohler consiste à « segmenter un haut de gamme qui tire l’image des crémants vers le haut sans que l’entrée de gamme ne soit dévalorisée ». C’est un danger à ne pas écarter, prévient-il. L’assemblée générale sera l’occasion d’autres sujets tels que la mixologie : « Voulons-nous ou pas emboîter le pas ou rester dans une certaine orthodoxie ? La question reste non tranchée et les avis divergent ». Mais la fédération souhaite ouvrir tous les débats sans tabou. Plus localement, le syndicat des producteurs et élaborateurs de crémant d’Alsace devra arrêter une position sur les rendements 2021. Sujet épineux ! Sans surprise, les avis divergent entre des producteurs souhaitant 75 ou 80 hl/ha, quand d’autres sont plus près des 50 hl/ha. « Les vignerons indépendants ont déjà fait savoir qu’ils s’aligneraient sur la position du syndicat des crémants », précise Olivier Sohler. Dans tous les cas, la filière des crémants d’Alsace pèse désormais entre un quart et un tiers des vins d’appellation produits en Alsace. C’est une filière mature qui entend maîtriser sa destinée.

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