Comment développer la présence des vins d’Alsace sur les marchés export ? Pour les responsables professionnels, cela passe par la suppression de certains obstacles et un meilleur accompagnement de la filière par l’État français. Des doléances remises en mains propres au ministre Franck Riester, lors d’une rencontre organisée le 26 mars à Dambach-la-Ville.
Pour aller plus loin, il faut lever les freins. Le 26 mars, les représentants de la filière viticole alsacienne ont demandé à Franck Riester, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, chargé du Commerce extérieur et de l’Attractivité, une « aide concrète » pour développer la présence des vins d’Alsace sur le marché international. En visite à Dambach-la-Ville, le représentant du Gouvernement a pu mesurer les difficultés rencontrées par les professionnels désireux d’écouler leurs bouteilles au-delà des frontières nationales.
Même si l’Alsace a bien résisté en 2020 (lire encadré), elle aurait pu afficher un meilleur bilan sans les mesures de rétorsion mises en place en octobre 2019 par Donald Trump dans la cadre du différend Airbus/Boeing. « La surtaxe de 25 % sur les vins français importés aux États-Unis nous a fait mal », rappelle le président de la commission Marketing-Export du Civa, Étienne-Arnaud Dopff. Jusqu’à cette date, en effet, la croissance des vins d’Alsace était forte outre-Atlantique avec plus de 16 % en volumes, et plus de 22 % en valeur. Puis au dernier trimestre 2019, les exportations vers ce pays ont chuté de 18 % en volume et 19 % en valeur. « On voit clairement que c’est cette taxe qui a fait chuter nos ventes », fait-il remarquer au ministre.
Le « parent pauvre » des négociations internationales
Heureusement pour la profession viticole, la taxe Trump a été suspendue le 5 mars dernier par l’administration Biden pour une durée de quatre mois, le temps de régler le litige commercial qui oppose les États-Unis et l’Union européenne. « Il faut que ce moratoire aboutisse à une suspension définitive de la taxe sur les vins. Ce conflit qui concerne l’aéronautique, doit absolument être séparé de la filière vins et spiritueux. Il n’est pas envisageable de revenir à cette surtaxe en juillet prochain. L’État doit faire pression sur Airbus pour régler cette question », poursuit-il. Il n’est pas envisageable non plus pour la profession qu’une taxe GAFAM (Google/Amazon/Facebook/Apple/Microsoft) de 100 % sur le vin européen soit instaurée à la place. Plus globalement, les représentants de la filière alsacienne souhaiteraient que le vin soit considéré « à sa juste valeur » dans les négociations commerciales internationales. Comme le souligne le directeur des marques alsaciennes des Grands chais de France, Serge Fleischer : le vin fait partie du paysage « historique » de la France, au même titre que le luxe. « Nous sommes générateurs d’image et de valeur pour notre pays. Malheureusement, la viticulture est souvent le parent pauvre des négociations alors qu’on mériterait d’être bien plus mis en avant. Il faut que l’État soit véritablement à nos côtés pour qu’on puisse se développer à l’international. »
La « confiance » plutôt que la « suspicion »
Pour y parvenir, la profession voit plusieurs axes d’amélioration à mettre en œuvre rapidement. Le premier serait de promouvoir une Administration de « partenariat » et non de « suspicion » avec FranceAgriMer. « Ces services sont de plus en plus déconnectés de la réalité du terrain. Ils considèrent les programmes d’aide, type OCM Promotion sur les pays tiers, comme un moyen de dilapider l’argent public au lieu de le percevoir comme un levier financier pour la filière. Cela alimente un regard suspicieux à notre égard », déplore le représentant du négoce alsacien. Il poursuit en rappelant au ministre que les entreprises n’ont aucun intérêt à ne pas mettre en œuvre des actions qui ne généreraient pas un maximum de rentabilité à l’export. « On veut une aide plus proactive des services administratifs. Ils pourraient s’appuyer sur les professionnels pour avoir une expertise. Cela simplifierait le contrôle des flux tout en instaurant une relation de confiance. »
Des accords « donnant-donnant » avec les pays tiers
Pour pénétrer les marchés export, la profession alsacienne croit beaucoup au développement des accords de libre-échange (lire encadré), aux accords au sein des États membres de l’Union européenne, et aux accords bilatéraux avec les pays tiers. Avec les monopoles d’Europe du Nord par exemple, l’idée serait d’établir un partenariat, dans le respect des normes européennes et du commerce international, pour que les vins français soient favorisés fiscalement auprès du monopole, et qu’en retour le pays cible ait une contrepartie sur un secteur qu’il souhaiterait privilégier. Autre piste évoquée : l’instauration de la « clause de la nation la plus favorisée » avec des monopoles sur les pays tiers comme la SAQ (Société des alcools du Québec). À travers elle, chaque État signataire s’engagerait à accorder à l’autre tout avantage qu’il accorderait à un État tiers. Au Québec, les vins français pourraient ainsi bénéficier des mêmes avantages que les vins de la zone Alena (zone de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique), importées par la SAQ.
Faciliter l’e-commerce à l’international
Reste un sujet important à « déverrouiller » aux yeux de Serge Fleischer : le commerce numérique des vins d’Alsace à l’échelle mondiale. « Avec la crise sanitaire, l’État a voulu renforcer l’e-commerce en France. Et, évidemment, nos entreprises viticoles ont envie d’y aller. Mais clairement, le commerce du vin sur internet est quasiment impossible aujourd’hui pour nos marchés export. Je ne parle pas pour les gros clients, mais bien pour la vente au particulier, pour des colis de six à soixante bouteilles. Entre les taxes et les frais d’expédition et les lourdeurs administratives françaises, ça coûte quatre fois le prix d’envoyer une commande de ce type à l’étranger. Des bouteilles envoyées aux Canaries reviennent trois fois, car non conformes. Ce n’est plus possible. Si on veut favoriser le commerce international de nos vins, il faut faire quelque chose. Tous les jours, on se demande comment on va faire. » Une solution proposée par les responsables professionnels serait de demander à La Poste des prestations spéciales d’envoi de colis de vins à meilleur coût et parfaitement sécurisées en matière de déclarations fiscales et douanières, à l’instar de la Deutsche Post.
Des nouvelles « entraves » à venir ?
Avant de céder la parole à Franck Riester, le président de l’Ava et de la Cnaoc, Jérôme Bauer, tient à faire part des inquiétudes de la profession autour du projet de loi Climat et résilience, actuellement discuté à l’Assemblée nationale. L’article 12 de ce texte prévoit notamment la mise en place d’une consigne obligatoire sur les emballages en verre à l’horizon 2025, uniquement pour les produits vendus sur le territoire français. « C’est une approche totalement ingérable pour les opérateurs. Au moment du conditionnement, un producteur de vin ou de spiritueux ne sait pas sur quel marché sa bouteille sera commercialisée. En outre, l’hypothèse de devoir distinguer deux conditionnements différents, pour le réemploi et recyclable, conduit à une perte significative de compétitivité pour les opérateurs. C’est pourquoi nous demandons que cet article 12 soit abandonné, ou que la viticulture puisse y déroger. » Autre motif d’inquiétude lié à ce projet de loi : imposer des obligations d’affichage environnemental sur les produits, au-delà des recommandations européennes sur l’étiquetage. « Cela nous obligerait à modifier l’étiquetage en fonction du marché de destination. Là aussi, c’est une complication logistique que nous ne pouvons pas nous permettre », prévient le président de la Cnaoc.
Le vin, une « priorité » pour le gouvernement Macron
Face au scepticisme et aux inquiétudes exprimées par ses interlocuteurs, le ministre tient à se montrer rassurant : « L’avenir des vins d’Alsace est absolument prioritaire pour notre gouvernement. Je sais à quel point votre présence à l’international est essentielle. » Il considère que le secteur viticole est un des grands exportateurs nets de la France. « Donc, quand vous dites que vous êtes relégués au fin fond des négociations, c’est en réalité tout l’inverse ». Il en veut pour preuve la décision de Donald Trump de surtaxer les vins français. « Quand on tape sur les vins, on tape sur la France. C’est une guerre mondiale au niveau commercial que nous vivons, tous les moyens sont bons. »
Sur les accords de libre-échange, Franck Riester met en avant le bilan positif du Ceta pour la filière viticole (lire encadré). « On voit bien qu’en baissant les tarifs douaniers, on baisse les taxes. » Concernant les aides FranceAgriMer, le ministre dit « comprendre le sentiment d’être condamné avant d’avoir fait quelque chose. Mais on est obligé de faire des contrôles quand on voit le nombre de fraudeurs qu’il peut y avoir ». Sur la problématique de traçabilité et d’exportation des bouteilles, il tient à rappeler que l’export d’un produit agroalimentaire reste plus compliqué que celui de vêtements. « Pour autant, il faut qu’on regarde cela de plus près, voir si c’est un problème français, européen, ou si c’est chez les partenaires commerciaux. » Enfin, il reconnaît que le projet de loi Climat et résilience nécessite encore pas mal de travail pour être adapté aux « réalités du terrain ».