Vigne

Publié le 04/05/2021

À Rosenwiller, Jordane Meyer a rejoint le domaine familial, tourné majoritairement vers la vente de vin en vrac. Une orientation qui conduit à cultiver un lien étroit avec les négociants.

Jordane Meyer fait volontiers visiter ses deux caves, où sont logées les cuves qui servent à la vinification. Pas de foudres en bois centenaires, pas d’alignement de cuves en inox dernier cri, mais une majorité de cuves en fibre de verre qui, sans être de la première jeunesse, permettent de travailler dans de bonnes conditions d’hygiène. Ce qui, pour la viticultrice de Rosenwiller, est la base du métier. « Nous avons une capacité de 900 hl, mais nous ne les produisons pas », explique la jeune femme, qui s’est installée en 2019 en EARL avec ses parents, Fabien et Évelyne. Le domaine a fait beaucoup de vrac par le passé. Près des trois-quarts des 10,5 ha en production y sont toujours dédiés, mais les volumes ont baissé au point d’atteindre un plancher ces dernières années. La diminution du rendement autorisé de l’AOC Alsace a contribué à cette évolution. « En fonction des millésimes, 650 hl à 700 hl suffiraient. La cave du haut nous permettrait d’accueillir tout le stock. » Avant de devenir viticultrice, Jordane s’est d’abord formée à la comptabilité tandis que sa sœur s’engageait dans la sommellerie. « Il paraissait logique que ce soit elle qui reprenne. » Finalement, les projets personnels de sa sœur et l’attachement de Jordane à ses racines et au patrimoine viticole familial ont rebattu les cartes. Elle sait qu’elle peut compter sur ses parents : son père, qui travaille en équipe chez Kronenbourg, est très actif sur le domaine, tout comme sa mère, alors cheffe d’exploitation en titre. Il lui faut tout de même trouver sa place, faire ses preuves et réussir à imposer ses idées, ce qui, reconnaît-elle, n’est pas forcément facile pour une jeune femme qui n’aime pas forcer le passage mais qui revendique sa « part de jeunesse » et son droit à faire ses propres choix. Avant de se lancer, Jordane suit pendant un an les cours des CFPPA de Rouffach et d’Obernai, qui la conduisent à décrocher un BPREA (brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole). L’encépagement en question Le parcellaire du domaine se répartit sur les communes de Rosenwiller, Rosheim et Dorlisheim. Il comporte quelques très vieilles parcelles, notamment de sylvaner. « Nous venons d’arracher 50 ares qui dataient d’avant-guerre, expose Jordane. Nous préférerions garder les parcelles anciennes car les terroirs s’y révèlent le mieux, mais dans certains cas, nous sommes obligés d’arracher et de replanter pour faciliter le passage du tracteur. » Toute la difficulté est de savoir quel cépage replanter pour coller à la demande du marché, qui fluctue d’une année sur l’autre. La question de l’encépagement se pose aussi au regard de l’évolution climatique. Sur le lieu-dit Westerberg, une colline calcaire située sur le ban de Rosheim et orientée plein sud, la jeune vigneronne s’interroge sur la pérennité du riesling, qui souffre de plus en plus de la sécheresse. Dans les vignes, dont les trois-quarts sont en coteaux, l’interrang est enherbé naturellement pour éviter l’érosion. Dans les parcelles où le risque d’érosion est moindre, le sol est travaillé mécaniquement un rang sur deux, ce qui n’est pas encore le cas du cavaillon. Dès sa sortie de BPREA, la jeune viticultrice engage le domaine dans la certification HVE (haute valeur environnementale), quand bien même ses acheteurs ne lui promettent aucune plus-value à la clé. Passer en bio exigerait des investissements qu’elle ne se voit pas engager dans le contexte actuel. Cela nécessiterait également du travail en plus, qu’elle et ses parents ne pourraient absorber sans embaucher. Ce qui n’est pas non plus d’actualité, en dehors d’un saisonnier, qui vient en renfort pour les pointes de travail - plantation, palissage, récolte et occasionnellement pour la taille et la descente des bois. « On essaie de faire nous-mêmes. » Dans ces conditions, Jordane caresse l’espoir plus modeste d’investir dans des cuves en inox thermorégulées, plus faciles à nettoyer que les cuves en fibre de verre. « Ce serait un bon compromis, juge-t-elle. Si les prix remontent, c’est un projet réalisable et qu’on pourra rembourser. Sinon… » Un peu plus d’un quart de la surface est livré en raisins à deux négociants. Une partie des raisins est vendangée à la main, notamment les pinots noirs livrés en totalité chez Arthur Metz à Marlenheim pour l’élaboration du crémant, une autre est récoltée à la machine. Le domaine suit le planning de récolte fixé par les négociants, mais pour les surfaces destinées au vrac, il peut se permettre d’attendre que le raisin soit à la maturité recherchée. « C’est l’avantage quand on vinifie chez soi », souligne Jordane. La vinification s’effectue sous le contrôle d’un œnologue. Conformément à la demande de la maison Hauller, à qui est destiné le vrac, le domaine produit plutôt des vins secs. « Même si on ne va pas jusqu’à la bouteille, on a quand même la fierté d’arriver jusqu’au bout de la fermentation », se réjouit la vigneronne, qui ne se satisferait pas de ne faire que du raisin. Elle considère la dégustation, et plus globalement la vinification, comme la partie « la plus amusante et la plus passionnante du métier ».

Publié le 27/04/2021

Né en Afghanistan, Haroon Rahimi a découvert le vin en France après une enfance et une adolescence qui l’ont mené à travers le monde sans jamais rester plus de cinq ans dans le même pays. Il s’est installé en Alsace en 2020, pour y entamer un BTS de viticulture-œnologie.

Haroon Rahimi a choisi pour cadre les vignes de l’abbaye de Marbach, dans le prolongement d’Husseren-les-Châteaux. Assis en tailleur sur un châle coloré provenant de sa région d’origine, il se sent dans son élément dans ce clos entouré d’un mur de grès rose, qui abrite les plants du conservatoire de cépages constitué par l’association Vignes vivantes. 80 variétés anciennes, parmi lesquelles des cépages hybrides, dont les bois ont été rapatriés il y a quelques années du domaine de Vassal, dans l’Hérault. Les membres de l’association, qui étudient leur comportement dans les moindres détails, espèrent en réintroduire quelques-uns dans la région (lire notre édition du 19 mars en page 20). Haroon Rahimi a découvert les lieux grâce à son maître d’apprentissage, Stéphane Bannwarth, vigneron à Obermorschwihr et président de l’association Vignes vivantes, chez qui il se forme depuis août 2020. Il s’est proposé pour en récolter les raisins et les vinifier. Stéphane Bannwarth lui a laissé carte blanche. Au lieu d’une cuvée unique, l’apprenti vinificateur a réalisé trois micro-cuvées - Noah (du nom d’un cépage hybride), Lune rose et H’wwah - à partir de raisins macérés, pressurés, avec un élevage sur lies fines dans des dames-jeannes de 50 l sans ajout de soufre. Pour le jeune homme, qui fêtera ses 24 ans en juin, cette première expérience de vinification est une chance. Il l’a saisie avec une certaine appréhension mais, finalement, le courage l’a emporté sur la peur de mal faire. Dire que son parcours dans le monde viticole n’était pas tracé d’avance est un euphémisme. Né en Afghanistan, Haroon Rahimi est arrivé à Paris en 2016 comme réfugié. Il s’inscrit en CAP restauration-hôtellerie dans un lycée hôtelier parisien. En journée, il suit les cours. Le soir, il enchaîne les extras pour subvenir à ses besoins. Lorsqu’il entend parler de la Coupe Georges Baptiste, réservée aux professionnels et aux élèves des métiers de salle, il décide d’y participer. En s’y préparant, il tombe sur une proposition d’accord mets-vins : un vin rouge, issu du cépage grenache noir, associé à une viande. « C’est la première fois que je lisais la description d’un vin, ses caractéristiques, sa complexité, sa richesse en bouche. C’était comme de la poésie », raconte-t-il. Sa connaissance des vins est encore théorique, mais la quatrième place décrochée à ce concours l’encourage à aller plus loin. « Vu mon histoire, c’était un bonheur de finir à ce rang-là », se souvient Haroon. En stage dans un bistrot du 14e arrondissement, il s’initie à la dégustation avec le sommelier de l’établissement. Suivent un deuxième, puis un troisième stage dans des restaurants parisiens où il découvre les vins biologiques. Ce qu’il apprend au restaurant, il le complète en dégustant chez lui. C’est l’époque où, ses moyens étant limités, il s’achète une bonne bouteille chez un caviste de Montreuil, qu’il fait durer toute la semaine en la dégustant à petite dose. Sa curiosité est telle qu’en plus de la responsabilité de chef de rang, son maître de stage lui confie celle de conseiller les clients dans le choix des vins. Entre de bonnes mains Le jeune homme décide de s’orienter définitivement dans le monde du vin une fois son CAP terminé. Avec sa compagne, il s’installe à Perpignan, où il prépare un Bac pro vigne et vin en alternance. Il apprend énormément au contact de Séverine et Philippe Bourrier, propriétaires du château de l’Ou, situé à Montescot, à 10 km au sud de Perpignan. Le domaine a été l’un des premiers du Roussillon à se convertir à l’agriculture biologique. Il est également connu pour élever certaines de ses cuvées dans des jarres en forme d’œuf. Haroon s’épanouit pleinement dans les vignes. « J’ai besoin de travailler pour la nature. Pour moi, le travail de la vigne est encore plus essentiel que le travail en cave. 80 % d’un bon vin, ce sont des raisins sains obtenus sans produits de synthèse, une vigne en bon état, un sol vivant que l’on travaille au minimum pour ne pas perturber les micro-organismes. » Ce penchant pour la vigne ne l’empêche pas de s’intéresser à la vinification des vins avec le maître de chai du château de l’Ou. « Le contact avec la matière première, les premières vendanges, la sensation quand on pige les raisins… J’étais au paradis », retrace Haroon, considérant que cette expérience a changé sa vie. Et après le paradis ? Il y a l’Alsace, région d’origine de sa compagne. Décidé à poursuivre ses études au-delà du Bac pro, il opte pour un BTS de viticulture-œnologie par alternance au lycée de Rouffach, et se met à la recherche d’un employeur. Au domaine Laurent Bannwarth à Obermorschwihr, il est entre de bonnes mains : l’entreprise est familiale, engagée dans la biodynamie et elle produit une gamme de vins nature, dont certains ont longuement macéré dans des jarres géorgiennes appelées qvevri. Le jeune homme, déjà sensibilisé aux méthodes de culture et de vinification alternatives et à l’élevage dans des contenants insolites, ne pouvait pas rêver mieux pour étancher sa soif de connaissances.

Publié le 12/04/2021

Jeudi 1er avril, c’était jour d’examen pour les apprentis de BTS viticulture-œnologie du Centre de formation agricole par apprentissage agricole de Rouffach. Un diplôme qui requiert un niveau de connaissances théoriques et pratiques élevé.

Malgré les confinements à répétition, les enseignements des classes de brevet de technicien supérieur en viticulture (BTS) au Centre de formation des apprentis agricoles (CFAA) de Rouffach (EPLEFPA Les Sillons de Haute Alsace) se poursuivent, notamment pour les classes d’apprentissage en vue d’obtenir le BTS en viticulture et en œnologie. Jeudi 1er avril, les étudiants apprentis de deuxième année de BTS avaient à plancher sur un cas concret de vins à défaut gustatif. Trois sujets étaient proposés au tirage au sort : un vin blanc réduit, un vin rouge piqué, et un vin de base crémant éventé. Après une demi-heure de préparation, devant le juré, l’étudiant apprenti avait à commenter le vin, son profil gustatif, ses données analytiques, son itinéraire de vinification et à proposer des adaptations pour améliorer le process, et éviter la déviance gustative. Les nuances analytiques telles que la turbidité, l’indice de polyphénols ou la concentration en acide malique, ne devaient pas échapper à la vigilance des étudiants, qui devaient en outre faire étalage de leurs connaissances acquises durant leur cursus d’apprentis. En particulier, savoir parfaitement jongler entre les unités de taux de sulfites, du mg/l au g/hl, bien identifier les rôles respectifs des levures et des bactéries, les risques de déviance associés aux résidus de sucres ou d’acide malique dans un itinéraire de vinification donné. « Imaginez qu’il soit salarié chez un vigneron parti en salon. Titulaires du diplôme, ces étudiants doivent être autonomes dans la prise de décision dans une cuverie et devant un vin qui nécessite une opération œnologique imminente », explique Philippe Bavois, enseignant en œnologie, aux jurés. Le jury est composé d’un professionnel du vin et d’un enseignant. Fracture numérique… Si les conditions d’enseignement ont été quelque peu perturbées par le Covid-19, le niveau global des étudiants s’est avéré excellent, quelques-uns présentant tout de même de sévères lacunes, « souvent le résultat d’une accumulation sur plusieurs années », note Philippe Bavois. Certains se ressaisissent, certains décrochent et devront vraisemblablement effectuer une troisième année de BTS. Durant la période Covid-19, le CFAA poursuit la formation à distance, avec des cours en visioconférence. « Cela marche très bien avec les BTS mais c’est vrai qu’avec les niveaux scolaires inférieurs (Bac et surtout CAP) le maintien de l’attention est plus difficile », note Philippe Bavois. Toutefois, « le téléphone est de nos jours un outil incontournable chez chaque apprenant », note le formateur. En effet, si « les régions ont équipé les lycéens d’ordinateurs », en revanche la formation par apprentissage, « parent pauvre de la formation agricole n’en a pas été pourvue ». Or, « le PC portable n’est pas généralisé dans tous les foyers où résident les apprentis ». Certains apprentis ont donc été obligés de suivre des cours sur un écran de 15 cm sur 7, « ce qui n’est pas aisé ». Philippe Bavois préfère néanmoins « retenir les points positifs qui nous permettront de construire l’avenir ».

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