Vigne

Publié le 22/10/2019

L’enroulement est une maladie discrète sur cépages blancs. Elle mine lentement le rendement de la vigne. Des outils sont en train d’être mis au point pour apprécier son aire de dispersion dans le vignoble alsacien.

En ce milieu de matinée, le léger vrombissement des hélices d’un drone trouble à peine la tranquillité du vallon du Geissenberg à Nothalten où les vendanges sont en cours. Thibault Berthier, de la société de prestation Chouette, pilote l’appareil qui arpente consciencieusement les vingt-trois rangs d’une parcelle de riesling qui s’étale sur cent mètres de long. L’engin prend des photos à spectres multiples. But du jeu ? « Établir une relation entre un symptôme repéré sur l’image et la maladie de l’enroulement » explique Étienne Herrbach, chargé de recherche à l’Inra de Colmar qui coordonne ce projet baptisé GeEnVi qui rassemble les interprofessions alsacienne et champenoise, l’IFV et la chambre d’agriculture de Saône-et-Loire. Ce travail devient plus aisé une fois que l’on sait que l’analyse a permis aux chercheurs de connaître l’emplacement de chaque cep touché par l’enroulement. « Nous suivons cette parcelle depuis dix ans. Elle compte 700 pieds et 60 % sont porteurs du virus. Cette inspection depuis les airs participe à la constitution d’une base de données. Elle est également alimentée par les relevés effectués sur une surface plus conséquente de pinot noir et de cépages blancs de 12 ha à Kienheim ainsi qu’en Champagne. Les premiers survols ont eu lieu en 2018 ». « Notre objectif est d’avoir un modèle pertinent en 2020 » complète Johanna Albetis, ingénieure agronome chez Chouette. Dans la phase actuelle de recherche, le drone décuple la faculté d’identification des symptômes de l’enroulement. Un défi plus simple à relever sur un cépage rouge que sur un cépage blanc. Le feuillage du pinot noir rougit. Celui des blancs jaunit, mais le diagnostic est difficile. Ce signe peut être facilement confondu avec une carence ou une autre maladie. « Les taches sont diffuses. Elles ne sont pas limitées par les nervures des feuilles comme pour les dégâts de la cicadelle des grillures » précise Étienne Herrbach. En cours de cycle, le limbe s’enroule vers le bas. Le drone ne va pas remplacer la prospection à pied. Mais il va sérieusement la limiter. « Si l’image prise par la caméra ne détecte aucun symptôme, ce n’est pas la peine d’aller y prospecter. A contrario, cette stratégie va permettre de mieux cibler les zones auxquelles il faut s’intéresser » poursuit Étienne Herrbach. Gérer collectivement la lutte Pourquoi autant se méfier de l’enroulement ? La maladie ne tue pas la plante, mais elle provoque une inévitable baisse de rendement. Elle peut s’avérer modérée et se limiter à 15-20 % selon l’ancienneté de la contamination. Mais le terrain rapporte aussi des cas extrêmes quand le pied ne porte plus qu’une seule grappe ! Un viticulteur alsacien a ainsi arraché une parcelle enroulée de pinot noir où il n’avait vendangé que 5 hl/ha ! La vitesse de propagation de l’enroulement est en général comparable à celle du court-noué. Mais dans le Mâconnais, des observations effectuées entre 2004 et 2011 par l’Inra ont montré que la contamination complète d’une parcelle à partir des parcelles adjacentes était susceptible d’intervenir en huit ans. À ce jour, aucun gène de résistance à l’enroulement n’est connu. Empêcher son installation passe d’abord par la lutte contre les cochenilles. Si elles ne causent aucun dégât direct à la vigne en Alsace, elles se révèlent vectrices de la maladie. Ces insectes piqueurs-suceurs n’ont qu’un seul cycle par an et sont assez peu mobiles. Le vent peut cependant favoriser leur dispersion. Le programme transfrontalier InvaProtect 2016-2018 a confirmé leur rôle. Elles transmettent le virus en piquant un pied contaminé puis un cep sain. Ses prédateurs naturels comme les coccinelles et les chrysopes ne sont parfois plus assez nombreux pour limiter leur densité. Dans les parcelles identifiées comme contaminées et uniquement celles-ci, Étienne Herrbach préconise une gestion collective et concertée de la lutte au niveau, par exemple, d’un coteau. Au besoin, celle-ci pourra être un insecticide. Si des symptômes d’enroulement sont détectés sur quelques pieds seulement, leur arrachage élimine la source de contamination et donc toute propagation. Une autre précaution est de bien contrôler la qualité sanitaire des sélections massales et du matériel standard. Mieux vaut donc ne planter que du matériel végétal certifié.

Découverte

Blancs volcaniques

Publié le 02/10/2019

Dans les îles Canaries, à la latitude du Sahara, le vignoble de Lanzarote produit des blancs secs et nerveux alors que l’eau y est une denrée extrêmement rare.

Un seau rempli à ras bord dans chaque main, Luis a le sourire. Il amène son chargement vers le plateau d’un petit camion où les raisins sont placés dans des caisses rouges prévues pour contenir vingt kilos. Le tri des grappes est effectué au cul du véhicule garé en bord de route. Tout au plus quelques baies altérées sont écartées à la main. La troupe de vendangeurs est forte d’une vingtaine de personnes de tous les âges. « Nous nous aidons mutuellement. Aujourd’hui chez l’un, demain chez un collègue, à tour de rôle », précise Manuel, l’exploitant de la parcelle. Les dernières caisses empilées sur cinq hauteurs ont fini de remplir l’arrière du camion. Direction la bodega voisine, le domaine que l’on distingue en face, à flanc de coteau, à un bon kilomètre. « Je livre du malvoisie. Je serai payé 2 € du kilo. C’est dans le haut de la fourchette », indique encore Manuel avant de prendre le volant. Ce cépage aromatique, vedette de l’encépagement à Lanzarote, est le mieux payé de tous. Les autres sont rémunérés en moyenne entre 1,55 et 1,80 €/kg. Nous sommes le dimanche 11 août, une date normale pour les vendanges le long de la LZ56 qui relie Tinajo à Yaiza. Cette bande de bitume est à Lanzarote ce qu’est sa route des vins à l’Alsace. Sur une petite vingtaine de kilomètres, elle parcourt la Geria, le vignoble le plus grand, le plus réputé et le plus couru de l’île. Sauf qu’ici, dans ce climat semi-aride, la végétation se résume à presque rien : quelques cactus et de temps à autre un ou plusieurs palmiers. Ils émergent de ce qui ressemble à un tapis uniformément noir : le picon comme on l’appelle ici. Ces petits morceaux de roche, les lapillis, ont été laissés par les éruptions volcaniques. Le picon est la chance de la vigne sur cette île qui dénombre moins de vingt jours de pluie par an. Il forme une couche épaisse de 50 cm jusqu’à 3 m selon la distance séparant la zone concernée du cratère qui l’a émis. Ce matériau léger et poreux capte l’humidité transportée par les alizés, des vents qui balaient l’île en quasi-permanence. Sa capacité de rétention hydrique est supérieure à celle du sol. Il régule la température, évite l’évapotranspiration et l’érosion. De 1 200 à 1 500 kg de raisins à l’hectare La vigne est plantée avec un peu de fumier dans le sol argileux présent sous le picon. Le vent soufflant du nord-est est ici le pire ennemi de tout végétal. Traditionnellement un cep unique est placé au centre d’un trou, protégé, quand il n’est pas assez profond, par un zoco, un mur de pierres formant un demi-arc de cercle. L’alternative consiste en un muret droit, en forme de E, qui permet d’aligner plus de pieds tout en facilitant la récolte. En moyenne trois traitements suffisent à contrôler mildiou et oïdium. Aucun insecticide n’est nécessaire du fait de l’absence de ravageurs sur l’île. Dans la Geria, les 600 pieds/ha fournissent entre 1 200 et 1 500 kg de raisins, bien loin des 7 000 autorisés par le cahier des charges de l’appellation. Le malvoisie (malvasia) représente 75 % de la production. La plupart du temps, il est vinifié en blanc sec titrant 12,5° à boire jeune, mais certains l’élèvent en barrique de chêne français, en font du demi-sec ou du liquoreux. La palette des vins de l’île s’élargit volontiers aux rouges, au rosé et à quelques effervescents. Plusieurs domaines viticoles ont pignon sur la route de la Geria. En venant de Yaiza, la bodega Rubicon fait face à la cave de la Geria fondée fin XIXe siècle. La première « n’expédie aucune de ses bouteilles à l’étranger, car notre production est trop restreinte ». La seconde produit 300 000 bouteilles par an avec les raisins de 160 apporteurs. Elle propose sa gamme à partir de 8 €/75 cl. Une boutique de souvenirs est adjointe au caveau de dégustation et au bar à vins. Plus près de Tinajo, El Grifo (Le dragon) se revendique comme la maison la plus ancienne et la plus prestigieuse. Sa création remonte à 1775 et son vignoble s’étend sur 60 ha. Elle achète des raisins à plus de 300 viticulteurs. La table de tri est un passage obligé avant pressurage et micro-oxygénation du moût. La fermentation démarre à 16 °C pour faire ressortir le caractère variétal du malvoisie. Sa variante sec est la pierre angulaire de l’offre du domaine. Ce blanc à moins de 2 g de sucre résiduel, à 6,5 g d’acide tartrique et 12,8° alcool, régulièrement récompensé dans des concours viniques internationaux (Berlin, Bruxelles, Paris…) est vendu à 12,80 €/75 cl départ caveau. El Grifo sait également faire dans le haut de gamme. En 2017, son œnologue a élaboré 1 700 bouteilles numérotées de vin Orange, un 100 % muscat, sec, vinifié comme dans le Caucase après trois mois de macération pelliculaire. Non sulfité, non clarifié, il quitte le caveau moyennant 24 €/75 cl. Enfin le Canari, vin muté, issu d’un assemblage des millésimes 1956, 1970 et 1997 annonce 90 g/l de sucre. Il figure au tarif à 80 €/50 cl.

Manifestation de vignerons coopérateurs à Scherwiller

Ce sera « 80 hl/ha pour calmer le jeu »

Publié le 27/09/2019

L’ambiance était tendue vendredi dernier à Scherwiller. Une assemblée informelle d’une trentaine de vignerons coopérateurs a exprimé ses craintes sur la baisse de rendements, in fine de leur revenu à l’hectare de vigne. Leur cible : Yves Dietrich, membre du Comité vins de l’Inao, et vigneron.

Fait unique dans l’histoire du vignoble, les trois anciens présidents de l’Association des viticulteurs d’Alsace (AVA), Marcel Blanck, Raymond Baltenweck et Gérard Boesch, ainsi que Guy Mersiol, sont venus en renfort de Jérôme Bauer pour expliquer les fondamentaux de l’appellation et le rôle de ses mandataires à l’Inao, désignés par arrêté ministériel. Olivier Sohler, maire de Scherwiller, craignant quelques débordements, avait demandé un service d’ordre. Plusieurs gendarmeries du Piémont se tenaient en alerte et trois gendarmes étaient postés devant la salle municipale. Car la manifestation informelle des vignerons coopérateurs devait initialement se tenir devant le domaine Achillée, l’exploitation d’Yves Dietrich et de ses deux fils, membre du Comité vins de l’Inao. Le contexte : il est de tradition calendaire que les rendements d’appellation soient entérinés par le Comité vins de l’Inao vers le 15 novembre, après une première prise de connaissance lors d’un comité en septembre. Yves Dietrich, vigneron du domaine Achillée à Scherwiller, est membre de ce Comité ; il a été nommé par arrêté ministériel, en qualité de personne qualifiée, tout comme Étienne Arnaud Dopff, en tant que représentant professionnel du négoce. Le 5 septembre, le Comité vins a appelé la viticulture alsacienne à revoir sa proposition de rendements 2019 à 80 hl/ha, votée en assemblée générale de l’AVA. « Mon intervention a valeur d’alerte » « Le vignoble doit réfléchir sur ses mises en marché, constituer des réserves, trouver des solutions. J’ai vu beaucoup de régions mettre en marché leurs vins trop rapidement et s’écrouler ensuite. C’est ce que je veux éviter. Mon intervention a valeur d’alerte. J’ai exprimé la situation difficile au Comité. Une vision à cinq ans est nécessaire », explique Yves Dietrich. Certains vignerons n’ont semble-t-il pas compris pourquoi leur vote en assemblée générale de l’AVA pouvait ne pas être entériné par l’Inao. « À l’AVA, il y a eu un vote à 80 % pour 80 hl/ha. Alors à quoi cela sert-il de voter ? », lance un vigneron coopérateur. Explications de Gérard Boesch : « Ce n’est pas le conseil d’administration de l’AVA qui a proposé Yves Dietrich pour siéger au Comité national de l’Inao. Il n’est pas nommé en tant que représentant de l’Alsace, mais en tant que personnalité qualifiée. Quand bien même il le serait, poursuit Gérard Boesch, ce qui est le cas de Jérôme Bauer, les membres du Comité vins de l’Inao ne sont pas élus mais nommés intuitu personae (en fonction de la personne, ndlr). » Mandat ministériel Raymond Baltenweck enfonce le clou : « C’est l’État qui est propriétaire de la notion d’appellation contrôlée. Pourquoi ? Les vignobles tels que ceux de Chablis ou de la Champagne étaient victimes de contrefaçon. L’État a donc créé l’Inao et nous en a confié la gestion. Nous avons la mission de gérer. Ceux qui ont voté ont reçu un mandat du ministre, pas de vous. » Pour Marcel Blanck : « Si vous abordez le problème de cette manière, vous risquez de perdre le respect des autres vignobles d’appellation et vous risquez le pire. » Car en réalité, rappellent les présidents, le vignoble alsacien a un rôle à jouer au niveau des appellations. « Nous sommes leaders en vins blancs et en crémants. Si nous périclitons, croyez-vous que la Loire, Limoux ou d’autres vont laisser faire ? », interroge Gérard Boesch. D’autres vignobles n’arrivant pas à résorber leurs excédents conjoncturels ont déjà été contraints à des distillations de crise. Et s’agissant des excédents structurels, contraints à des campagnes d’arrachage… Reste que les manifestants ont exprimé avec maladresse (et de la colère parfois même répréhensible) de profondes inquiétudes sur leur avenir et leur revenu à l’hectare. « Nous voulons savoir où nous allons, comment nous y allons et avec quelles conséquences […] Il faut vendre ! Je suis choqué que la première solution proposée soit de baisser les rendements. » Des investissements à couvrir « On a réalisé des investissements, on doit se conformer à l’HVE. D’autres font du bio. Il nous faut du temps », explique un autre vigneron coopérateur. « Qui mieux que moi, qui ai été coopérateur pendant 25 ans, peut comprendre que votre revenu est dépendant du rendement », répond Yves Dietrich. « J’ai aussi compris qu’il y avait une certaine précarité au niveau de la coopération aussi », admet Jérôme Bauer. Cela dit, « on ne peut pas continuer à accumuler des vins qu’on ne sait pas vendre », poursuit-il. « Si nous restons dans ce marasme, il va y avoir une aspiration par le bas. On va tous en subir les conséquences, y compris la coopération. […] Si on entre dans une crise forte, il pourrait y avoir une déflation des terres et des loyers », prévient le président de l’AVA. « Certains pensent que 950 000 hl sont le maximum commercialisable. Pour moi c’est un manque d’ambition », estime Jean Philippe Haag, vigneron coopérateur, vice-président de Wolfberger. Les arguments de part et d’autre s’enchaînent dans la soirée, souvent en forme de rejet mutuel de faute et sans véritable débat. Pierre Bernhard, président du Synvira, appelle d’emblée à sortir des discussions stériles. « Il ne s’agit pas de faire le procès de l’un ou l’autre. Il y a trop de vrac chez tout le monde, y compris dans des coopératives », tranche Jérôme Bauer. « Il ne sert à rien de stigmatiser les familles professionnelles et le rendement n’est pas la seule composante de votre revenu », rappelle-t-il. Le problème pourrait cependant avoir des conséquences sur le prix du kg de raisin. Déjà « le négoce applique une baisse ajoutée à de l’indexation négative ». « Absence de discipline collective » « En 25 ans, chaque fois qu’on a eu une grosse récolte et qu’on n’a pas réagi en serrant les rendements, on n’a pas eu de remontée de prix. Après 1982, on a mis 6 ans pour retrouver le prix de 1981. De même en 1994. Quand il y a trop de vins sur le marché, ce sont les acheteurs qui font les prix », rappelle Raymond Baltenweck qui déplore « l’absence de discipline collective ». Mais des vignerons proposent d’autres pistes : « Nous avons des entreprises formatées aux 80 hl/ha, il faut le prendre en compte », estime Jean-Claude Rieflé. D’ailleurs, Jean-Philippe Haag appelle à « recruter de nouveaux consommateurs par des vins qui plaisent, des vins fruités, secs… » Et, « il y a en même temps une autre forme de viticulture. Unité ne veut pas dire uniformité. Il faut mener de front deux pistes, une viticulture libérale basée sur le cépage qui a toute sa raison d’être, et à côté une viticulture profitant de la hiérarchisation, avec une coexistence à l’intérieur de notre système d’appellation », estime Jean-Claude Rieflé, membre du cercle de réflexion Gustave Burger. La soirée s’achève : « On n’est pas dans une situation facile. Il y a urgence à mener une réflexion », admet Jérôme Bauer. « Le débat pour ces vendanges 2019 est clos. La situation est sous une tension telle que le négoce a donné son accord pour le statut quo, sauf le VCI, pour calmer le jeu. Le président du Comité national m’a confirmé qu’il soutiendrait cette position. » Mais passé les vendanges, le vignoble devra « venir avec des propositions concrètes pour 2020, le 15 novembre prochain à l’Inao ».

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